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The Trade Desk à 13 $ : la fin d'un mythe, ou le début d'une décote absurde ?

Le titre a perdu près de 85 % depuis son sommet, l'entreprise génère toujours du cash et n'a aucune dette. Mais la croissance a disparu, la rémunération en actions dévore la rentabilité réelle.

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Pierre Winter
août 23, 2026
∙ Abonné payant

Le 6 août 2026, The Trade Desk a publié un trimestre à 715 millions de dollars de chiffre d'affaires, en hausse de 3 % seulement, et surtout une prévision de 650 millions pour le troisième trimestre soit une contraction d'environ 12 % en glissement annuel.

Pour une société qui a composé son chiffre d'affaires à 34 % par an pendant dix ans, ce n'est pas un trou d'air, c'est une rupture de trajectoire.
Le titre cote autour de 13,4 dollars, contre 141 dollars en décembre 2024.
La capitalisation est tombée à environ 6,3 milliards, pour 1,5 milliard de trésorerie nette et zéro dette financière

À ce prix, la question n'est plus « faut-il payer une prime de qualité ? » mais « le marché a-t-il raison d'anticiper un déclin structurel ? ».
Cette analyse tente d'y répondre en séparant ce qui est cyclique, ce qui est auto-infligé, et ce qui est irréversible.

Verdict à la fin comme d’habitude franc, chiffré, et pas confortable.

Juste avant de commencer, je vous invite à lire ma dernière analyse sur Nemetschek ;)

Nemetschek SE : le logiciel qui construit le monde peut-il reconstruire la confiance des investisseurs ?

Pierre Winter
·
Aug 2
Nemetschek SE : le logiciel qui construit le monde peut-il reconstruire la confiance des investisseurs ?

Nemetschek SE est l’un des rares éditeurs de logiciels européens à avoir construit un empire de marques dominantes dans la numérisation du secteur AEC/O Architecture, Engineering, Construction and Operations.

Lisez l’intégralité de l’article

L’ESSENTIEL EN 60 SECONDES

Pour les membres premium et fondateurs, voici un récapitulatif sur cette entreprise avant d’entrer directement dans le détail. Pour les membres gratuits, vous ne verrez rien de cette section, et c’est normal.

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PARTIE 1 :
L’HISTOIRE DE THE TRADE DESK

1.1 Un fondateur qui a déjà vendu la moitié de l’équation

The Trade Desk est fondée en novembre 2009 dans le Nevada, avec un siège à Ventura, en Californie.
Jeff T. Green, le cofondateur, vient de vendre AdECN à Microsoft.
Il y avait construit l’un des premiers échanges publicitaires en temps réel. Chez Microsoft, il observe une chose, l’échange, une fois racheté par un propriétaire de médias, cesse d’être neutre.

Jeff T. Green
Jeff T. Green

L’intuition de départ est donc moins technologique que structurelle : un acheteur ne peut pas faire confiance à un intermédiaire qui vend aussi son propre inventaire.
Toute l’histoire de l’entreprise découle de ce postulat, résumé dans le deck investisseurs par le mot « OBJECTIVE »
« We operate only on the buy-side and are not biased toward specific inventory or partners »

1.2 Chronologie des décisions réellement déterminantes

2009-2011 : Création.
Green s’associe à Dave Pickles (CTO).
Le pari initial ,construire un DSP côté acheteur, pas un ad network.
Décision fondatrice, et la seule qui explique la structure de marge actuelle.

2012-2016 : Construction du socle.
TTD choisit très tôt de ne pas être le moins cher, mais le plus expressif.
Le choix architectural déterminant est celui des « bid factors » plutôt que des « line items ».
Une granularité de décision supérieure d'un ordre de grandeur à la concurrence.
C'est un vrai différenciateur technique, longtemps sous-estimé par le marché.

Septembre 2016 : IPO au Nasdaq, à 18 $ (soit 1,80 $ après le split 10-pour-1 de juin 2021). Chiffre d’affaires 2016 : 202,9 M$.
L’entreprise est rentable dès son introduction, rareté absolue dans l’AdTech.

2017-2021 : Le pari CTV.
TTD investit massivement dans la télévision connectée avant que le marché ne bascule. C’est la meilleure décision d’allocation de la décennie, la CTV devient le premier canal du groupe.

La décennie dorée. Le chiffre d'affaires passe de 308 M$ à 1 196 M$, avec des taux de croissance de 52 %, 55 %, 39 %, 26 % puis 43 %.
La CTV devient le moteur.
TTD s'impose comme l'unique DSP indépendant à l'échelle !

2021: Solimar, refonte de la plateforme.

The Trade Desk incorporates identity and first-party data into Solimar  trading platform | Campaign US

2023 : Kokai, deuxième refonte, avec IA intégrée.

The Trade Desk Launches Kokai – a New Media Buying Platform that Brings the  Full Power of AI to Digital Marketing | The Trade Desk

Q3 2024 : Le premier accident. TTD manque sa guidance pour la première fois de son histoire cotée.
Le management invoque une migration Kokai mal exécutée. Le titre chute lourdement. Avec le recul, ce trimestre n’était pas un accident, c’était le premier signal.

2025 : OpenPath, OpenAds, Ventura, PubDesk : TTD commence à s’avancer vers l’infrastructure côté vendeur

The Trade Desk and HOY Expand Strategic Partnership to Advance Programmatic  CTV Advertising in Hong Kong

Mars 2026 : Le conflit Publicis. Le groupe français cesse temporairement de recommander TTD à ses clients après un audit portant sur des frais, le consentement et des écarts de coûts. Le différend est réglé, mais il révèle un point structurel. Les agences et TTD se disputent la même marge

Mars 2026 : Jeff Green achète 6 millions d’actions pour 148 M$ à un prix moyen d’environ 24,7 $ (Form 4 déposé le 4 mars 2026). Geste fort !
À 13,14 $, cette position affiche -47 % aujourd’hui.

Généralement, le fait que le management prenne position est un bon indicateur, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aura aucun souci à l’avenir, ni que le titre va bientôt revenir vers ses plus hauts.

Attention, cette interprétation est excessive. Certains investisseurs ont mal compris ce message, c’est pourquoi je préfère le préciser.

Juillet 2026 : Renouvellement massif de la direction : nouveau CFO (Nate Olmstead), nouveau COO (Vivek Kundra), nouvelle CMO, nouvelle Chief Commercial Officer, nouveau Chief Business Development Officer.
Cinq postes de direction en quelques mois.


C’est rarement bon signe de voir un changement aussi radical, avec un grand nombre de postes à responsabilités concernés.

6 août 2026 : Le point de bascule. 715 M$ de revenus (+3 %), guidance Q3 à −12 %.

1.3 Les décisions qui ont créé de la valeur

Trois seulement, mais massives : le refus de posséder de l’inventaire (qui garantit la neutralité et la marge), l’entrée précoce en CTV (qui a porté toute la croissance 2018-2024), et la rentabilité dès l’IPO (qui a évité toute dilution de financement).

1.4 Les décisions qui en ont détruit

Les rachats d’actions de 2025. Le groupe a racheté pour 1,38 Md$ d’actions en 2025 à un prix moyen de 52,60 $ (communiqué FY2025).
Au cours actuel de 13,14 $, ces rachats ont détruit environ 1 Md$ de valeur actionnariale. C’est l’échec d’allocation de capital le plus coûteux de l’histoire du groupe, et il est rarement mentionné.

Vous allez me dire qu’une telle baisse était difficile à anticiper. Rares sont les entreprises qui n’ont pas de visibilité sur moins d’un an : en général, nous savons comment notre entreprise navigue.

La sous-estimation d’Amazon.
Le lancement d’Amazon DSP à grande échelle, adossé aux données d’achat et à l’inventaire Prime Video, a été traité pendant deux ans comme une menace secondaire dans la communication du management. Les données terrain (dépenses agences en hausse de 12 % à 45 % sur Amazon DSP selon les sources sectorielles) racontent une autre histoire.

Les refontes de plateforme à répétition.
Solimar, puis Kokai, puis Zuma annoncé pour août 2026.
Trois refontes en cinq ans, dont au moins une (Kokai) a explicitement coûté un trimestre de croissance. Cela suggère un problème de conception produit, pas seulement d’exécution commerciale.

1.5 Ce que l’histoire de The Trade Desk nous apprend sur la qualité de l’entreprise

J’aime bien analyser l’histoire d’une entreprise pour comprendre d’où elle part et où elle arrive.
L’histoire de TTD nous raconte une entreprise techniquement excellente, dirigée par des fondateurs visionnaires qui ont anticipé des ruptures majeures (le RTB, puis la CTV) et qui a construit une position dominante parmi les DSP indépendants. Cette qualité est réelle.

Mais elle raconte aussi une entreprise dont le succès a reposé sur une fenêtre historique particulière. Celle où l’inventaire premium (télévision, streaming) arrivait en programmatique plus vite que les grandes plateformes ne construisaient leurs propres outils d’achat.
Cette fenêtre se referme. Et l’histoire montre que TTD a systématiquement réagi à ces changements avec un trimestre ou deux de retard Q3 2024, puis 2026.

Un fondateur brillant qui exécute avec retard reste un risque, pas une garantie.

Merci de lire Bourse 123 ! Cet article est public, n'hésitez donc pas à le partager.

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PARTIE 2 : COMPRENDRE CE QUE FAIT RÉELLEMENT THE TRADE DESK

2.1 Le vocabulaire, sans jargon

Imaginez que vous vouliez acheter une publicité vidéo qui s’affichera devant un foyer précis, au moment précis où il regarde une série sur une plateforme de streaming.
Il existe environ 20 millions d’opportunités de ce type chaque seconde sur l’internet mondial.

  • DSP (Demand-Side Platform) : le logiciel qui décide, pour l’acheteur, laquelle de ces opportunités acheter et à quel prix. C’est le métier de TTD.

  • SSP (Supply-Side Platform) : le logiciel symétrique, qui travaille pour l’éditeur et cherche à maximiser le prix de vente. Magnite, PubMatic.

  • RTB (Real-Time Bidding) : l’enchère qui se déroule en une centaine de millisecondes pendant le chargement de la page ou du flux vidéo.

  • Walled garden : un écosystème fermé où l’acheteur ne peut acheter qu’avec les outils du propriétaire, sans mesure indépendante. Google, Meta, Amazon.

  • Open internet : tout le reste, les sites d’information, les services de streaming indépendants, l’audio, l’affichage numérique.

  • Take rate : la commission prélevée par TTD sur le budget qui transite par sa plateforme. Environ 21,6 % en 2025.

  • UID2 : un identifiant chiffré dérivé de l’adresse e-mail ou du numéro de téléphone, alternative aux cookies tiers. TTD l’a créé puis en a cédé la gouvernance.

  • OpenPath : la connexion directe de TTD aux éditeurs, court-circuitant les SSP.

  • Kokai : la plateforme actuelle. Zuma : la mise à niveau annoncée pour août 2026.

  • SPO (Supply Path Optimization) : le fait de choisir le chemin technique le plus court et le moins coûteux vers un même inventaire.


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2.2 Qui décide, qui paie, et pourquoi c’est le nœud du problème

C’est le point que la plupart des analyses ratent.

L’annonceur paie. L’agence décide. TTD facture.


Environ un 1/5 du budget qui transite par la plateforme est capté par The Trade Desk et son écosystème de données 20,3 % en 2024, 21,6 % en 2025.
TTD ne publiant pas cet indicateur et évoquant pour sa part « environ 20 % ». Ce taux agrégé mêle le fee de plateforme négocié avec l'agence et les frais de données et de fonctionnalités.

Le conflit Publicis de mars 2026 est exactement cela.
Il a été présenté comme un différend sur la transparence des frais.
C’est plus honnêtement un arbitrage sur la répartition de la marge dans la chaîne de valeur.
Jeff Green a dit sur le call du 6 août que « c’était essentiellement une négociation, mais c’est derrière nous ».
Cette formulation minimise un risque structurel.

Plus les agences construisent leurs propres capacités, moins le take rate de TTD est défendable.

2.3 Répartition par canal (Q2 2026, source : CFO, call du 6 août 2026)

  • Vidéo (dont CTV) : environ 50-55 % du business.
    Croissance à deux chiffres.

  • Mobile : environ 27-29 %.

  • Display : environ 10-13 %.

  • Audio : environ 7 %. Canal le plus dynamique, croissance la plus forte depuis quatre trimestres consécutifs.

  • DOOH et retail media : non chiffrés séparément.

Point de vigilance :
Le management communique désormais en « vidéo » plutôt qu’en « CTV » stricte, et donne des fourchettes (« low 50s percent », « high 20s ») plutôt que des chiffres.
Cette dégradation de la granularité du reporting, à un moment où la croissance décroche, mérite d’être notée.

On préfère noyer les chiffres dans un plus grand volume d’eau plutôt que d’être précis et notifier aux investisseurs ce qui ne va pas.

2.4 Géographie

États-Unis : environ 83 % du CA au Q2 2026. International : 17 %. EMEA et APAC en croissance d’environ 30 % depuis le début de l’année, avec plus de 50 % de croissance CTV dans chaque région.
La Chine croît de plus de 100 %.

C’est la partie encourageante du dossier.
Elle signifie aussi que le marché domestique 83 % du business est probablement en décroissance nette au Q2 2026.

2.5 Rétention : le chiffre le plus cité et le plus trompeur

TTD répète depuis douze ans que sa rétention client dépasse 95 %.
C’est vrai et vérifiable. Mais c’est une rétention logo, pas une rétention revenus.

Un client peut rester sur la plateforme en réduisant son budget de 40 % et il compte toujours dans les 95 %.

En effet, e Q2 2026 en est la démonstration. Avec une rétention toujours supérieure à 95 %, la croissance est seulement à 3 %.
La rétention n’a jamais mesuré ce que les investisseurs croyaient qu’elle mesurait.

TTD ne publie pas de net revenue retention. C’est, à mon sens, l’omission de reporting la plus significative du dossier.

L’investisseur doit être vigilant et toujours conserver un sens critique. Ce n’est pas parce que la rétention est importante que cela signifie forcément des revenus en hausse.

2.6 The Trade Desk en une phrase

The Trade Desk est le plus grand acheteur automatisé et neutre de publicité au monde.
Une entreprise qui ne possède ni audience, ni contenu, ni inventaire, et dont toute la valeur repose sur sa capacité à mieux décider que quiconque où placer l’argent des autres.

2.7 Le moteur économique en 5 points

  1. Le budget des annonceurs transite par la plateforme (13,4 Md$ en 2025) ; TTD en conserve environ 20 %.

  2. Aucun coût d’acquisition média n’est porté au bilan.
    Effectivement TTD est un intermédiaire, pas un principal, ce qui explique la marge brute très élevée.

  3. Les coûts sont essentiellement fixes : R&D, force commerciale, infrastructure. D’où un levier opérationnel puissant… dans les deux sens.

  4. Ce levier fonctionne à l’envers depuis deux trimestres : la marge d’EBITDA ajusté est passée de 47 % à 34 %, et devrait tomber à ~25 % au Q3.

  5. Le cash est encaissé auprès des agences et reversé aux éditeurs : d’où un bilan gonflé (3,2 Md$ de créances contre 2,56 Md$ de dettes fournisseurs) et un OCF très sensible au BFR.


PARTIE 3 : MARCHÉ, CROISSANCE STRUCTURELLE ET CONCURRENCE

3.1 Le TAM, et pourquoi l’argument de Jeff Green est devenu suspect

Sur le call du 6 août, Jeff Green déclare : « nous estimons que le marché publicitaire mondial approche 1 000 Md$ par an. Même après tout ce que nous avons accompli, nous ne participons qu’à environ 1 % de cette opportunité. »

Ce raisonnement est mathématiquement exact et analytiquement faible.
1 % de part de marché après seize ans d’existence et dix ans de cotation n’est pas un signal d’opportunité c’est potentiellement un signal de plafond. Un TAM immense n’a de valeur que si l’entreprise démontre sa capacité à le pénétrer. TTD vient précisément de démontrer l’inverse.

Distinction nécessaire :

TAM, SAM, SOM : les bases

  • Le TAM (Total Addressable Market) représente la taille totale d’un marché si une entreprise captait 100 % de la demande, sans aucune contrainte. C’est un chiffre théorique, souvent utilisé pour impressionner, mais qui a peu de valeur opérationnelle. En effet, personne ne capture un TAM.

  • Le SAM (Serviceable Addressable Market) est la portion du TAM que l’entreprise peut réellement adresser compte tenu de son modèle économique, sa géographie et ses contraintes techniques ou réglementaires. C’est déjà plus pertinent, car cela exclut les segments hors de portée.

  • Le SOM (Serviceable Obtainable Market) est la part du SAM que l’entreprise capte réellement aujourd’hui, ou peut raisonnablement capter à court/moyen terme compte tenu de la concurrence. C’est le chiffre le plus concret pour juger du positionnement réel d’une société.

  • Application à TTD

  • TAM : environ 1 000 Md$ de publicité mondiale. Chiffre sans pertinence opérationnelle.

  • SAM : la publicité digitale hors walled gardens, achetable en programmatique, probablement 150 à 200 Md$.

  • SOM : 13,4 Md$ de gross spend en 2025, soit environ 7 à 9 % du SAM. C’est là que se joue la partie.

Sur le SAM réel, TTD n’est pas un acteur à 1 % : c’est déjà un acteur dominant. Le potentiel de gain de parts est donc bien plus contraint que ne le suggère le narratif.

3.2 Les concurrents, avec un jugement franc

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